Le mystère des enfants sauvages

Le mystère des enfants sauvages

Mowgli, Tarzan, Romulus et Rémus, ces destins d’enfants ont fasciné des générations de rêveurs et de philosophes : abandonnés en pleine jungle, ils survivent au milieu d’animaux dont ils ont imité le comportement… Mais ces mythes d’enfants sauvages vivant en harmonie avec la nature et les animaux féroces sont inspirés d’histoires réelles et extraordinaires, relatées dès le Moyen Âge… Mais qui sont vraiment les enfants sauvages ? Petit Pas est parti à la rencontre des petits d’hommes qui ont survécu en pleine nature, loin de nous…

Mi-homme, mi-animal

On qualifie d’ enfant sauvage un enfant ayant grandi au milieu de la nature, sans contact avec ses semblables. Certains ont seulement vécu en marge de toute civilisation dans un isolement total, d’autres auraient été recueillis par des animaux sauvages (loups, ours, singes, etc.). Ils sont étudiés et décrits au XVIIIe siècle par le naturaliste Linné comme « hirsutes, marchant à quatre pattes, muets, indifférents à la sexualité, incapables de se souvenir». Lorsqu’ils sont retrouvés, ils semblent avoir des difficultés à marcher debout sur leurs jambes, ont des cicatrices, des traces de brûlure, de griffure, sont si sales que leur peau est noire, présentent des troubles du développe- ment importants, savent grimper aux arbres et presque aucun d’entre eux ne sait parler : ils s’expriment avec des gestes et des grognements. « Sans le facteur social, il est impossible d’apprendre le langage et si le langage n’est pas appris dans la petite enfance (0-3 ans) il est très di cile de l’apprendre plus tard. »* En revanche, leurs autres sens semblent assez bien développés. Ils ne se nourrissent que de viande crue, parfois d’animaux vivants, de racines, etc. L’absence de langage a été le plus gros frein à l’étude de ces cas. Nous connaissons bien les aventures des célèbres enfants sauvages de la mythologie et de la li érature : Romulus et Rémus, Tarzan, Mowgli, etc. Mais que savons-nous de Victor, Marie-Angélique, Joseph, Amala et Kamala ? En grandissant sans contact avec d’autres êtres humains, ils n’ont pas eu la stimulation sociale nécessaire et font donc preuve d’un comportement propre aux animaux.

De Mowgli à Victor de l’Aveyron

Pour rencontrer ces « vrais » enfants sauvages, nous pensions partir loin, très loin, dans des territoires reculés de la jungle indienne, dans des forêts inexplorées d’Afrique ou de Sibérie, mais c’est en Pologne, en Allemagne et en Aveyron que ces histoires ont eu lieu ! Le cas d’enfant sauvage authentifié et documenté le plus ancien date de 1688. Joseph, « l’enfant-ours », a été retrouvé par hasard dans une forêt avec un autre petit garçon, qui lui, a réussi à s’échapper. Lorsqu’il entre en contact avec la civilisation, il ne sait ni parler ni marcher. Il se déplace comme un ours, grogne comme un ours, et chasse comme un ours… ! Avant Joseph, on raconte qu’un petit garçon de 7 ans aurait été recueilli par une meute de loups en Allemagne, au XIVe siècle : il se battait, griffait, mordait et refusait de manger les aliments cuits… En 1800, un petit garçon d’une dizaine d’années, Victor est retrouvé en Aveyron. Son cas déchaîne les passions et il est pris en charge par le Docteur Itard qui tente de le ramener à la civilisation. Au l des siècles de nombreuses histoires comme celles de Joseph, de Victor de l’Aveyron ou Marie-Angélique sont recensées… Il y a trois mois, en Inde, une fille e a été retrouvée dans la jungle, au milieu d’un groupe de singes. Depuis, celle que l’on surnomme « Mowgli-girl » essaie tant bien que mal de s’adapter à la vie en société, parmi les humains, tandis que la police tente de retrouver ses parents !

« L’ être humain est un être social par nature.
Celui qui ne peut pas vivre en société ou n’a besoin de rien pour sa propre su sance,
n’est pas un membre de la société, sinon une bête ou un dieu. » (Aristote)

Faits divers et grands ragots

« Le plus célèbre cas “d’enfants-loups” remonte aux années 1920. Il s’agit de Kamala et Amala, deux petites sœurs trouvées dans une tanière et recueillies par le révérend Singh. Il a fallu attendre 2007 pour découvrir qu’il s’agissait en fait d’une énorme supercherie. Aucun des cas probables d’enfants sauvages n’a pu être con rmé. Il s’agit d’une mythologie moderne que les sciences humaines ont complaisamment admise parce qu’elle semblait con rmer l’une de ses idées fondatrices les humains n’ont pas de nature et seule la culture modèle leur conduite. » Victor de l’Aveyron quant à lui, présente les symptômes d’un retard mental ou d’une forme d’autisme. Il fut sans doute abandonné par ses parents peu de temps avant sa découverte. Ses signes de « sauvagerie » (repli sur soi, absence de langage, crises de colère, arriération mentale) indiquent qu’il n’était nullement un enfant élevé seul dans la nature. Victor sou rait d’un grave trouble psychiatrique qui l’avait exclu de la société. Les énormes di cultés de langage des enfants sauvages ne prouvent pas qu’ils ont été élevés par des animaux, mais seulement qu’ils n’étaient pas en présence d’humains lors du stade de développement où l’enfant acquiert le langage par écoute, analyse, compréhension et imitation. Selon Itard : « Notre espèce est spéciale parce que ses membres ont besoins les uns des autres. Si un enfant reste isolé ou privé de stimulation, les fonctions du cerveau et son développement se fragilisent ».

 

L’enjeu le plus fascinant dans ces histoires reste le retour à la civilisation, ou sa totale découverte par les enfants sauvages. La psychologie et la philosophie se sont intéressées aux cas de ces en- fants pour comprendre ce qui déterminait le passage de « petit d’homme » à enfant civilisé, les liens entre inné et acquis… Dans la mythologie et la li érature, les enfants sauvages sont non seulement dotés de l’intelligence humaine, mais aussi d’une certaine dose d’instinct de survie en milieu naturel : s’intégrer dans la société humaine est supposé être relativement facile pour eux, et les auteurs utilisent ces personnages pour se livrer à une critique sociale d’où il ressort que la société humaine est, peut-être, plus « sauvage » que la « loi de la jungle ».

Rencontre avec… #30, juin 2017